Actualité à la Hune

LA RENCONTRE INATTENDUE (9)

Robert Surcouf, l’honneur malouin (1/2)

Nous sommes au début de l’été 1827 à Saint-Malo. Robert-Charles Surcouf nous accueille dans sa demeure de Saint-Servan. La grande carcasse a du mal à cacher ses souffrances. Le héros de la course arbore malgré tout le sourire. Ayant parcouru les océans sous la monarchie, la Révolution, le Directoire et l’Empire au nom de la France, nous sommes venus le rencontrer à la veille de sa mort. Première partie de l’entretien qu’il a accepté de nous consacrer.
  • Publié le : 12/10/2016 - 00:01

SurcoufLa vie maritime de Surcouf a été magnifiée dans l’imaginaire collectif par ses aventures en tant que corsaire. Ceci dit, son passé de navigant pour la traite négrière ne peut être éludé.Photo @ DR

Voilesetvoiliers.com : C’est très aimable à vous de nous recevoir en votre cossu manoir de Riancourt…
Robert Surcouf :
Installez-vous confortablement, je pense que nous avons un long moment à passer ensemble. Je reste assis car une crise de goutte me guette. Ainsi donc, l’histoire de ma vie vous intéresse à ce point ?

 

Voilesetvoiliers.com : C’est surtout votre passé de marin qui nous passionne. Cela débute comment d’ailleurs ?
Robert Surcouf :
Je suis né le 12 décembre 1773 à l’angle de la rue du Chat-qui-Danse à Saint-Malo. Mon père y était receveur aux Douanes. Mes rêves d’enfance ne sont donc pas bercés par les faits d’armes de mon géniteur, à l’inverse de mes jeunes camarades que j’ai pu rencontrer plus tard. Garçon turbulent, je n’étais pas un mordu de l’école. Un professeur d’un collège de Dinan, où mes parents m’avaient placé, s’en souvint certainement longtemps. Surtout sa jambe. Que faire de ce garnement que j’étais alors ? A Saint-Malo : un marin évidemment. Me morfondant désespérément à terre, je suis enfin devenu mousse lors de ma treizième année. Après des navigations initiatiques sans grand intérêt sur un caboteur nommé Le Héron, j’embarque à bord de L’Aurore mes quinze ans passés. Enfin je vais pouvoir vivre les aventures des Jacques Cassard, Jean Bart, ou encore de mon cousin Duguay-Trouin. Enfin le large auquel j’aspire tant !

 

Voilesetvoiliers.com : Quelle est votre première grande destination ?
Robert Surcouf :
L’océan Indien et Pondichéry. Notre brick quitte Saint-Malo le 3 mars 1789. Grâce à M. de Saint-Pol, quatrième officier du bord, j’apprends goulûment mon métier. Je ne suis plus à quatre pattes à passer la brique sur le pont ou préposé au cordage. Je tiens maintenant la barre, fais le point sur une carte et sais tenir un cap ou étaler un coup de vent. D’ailleurs, ma première tempête rencontrée s’abat sur nous au large du cap de Bonne-Espérance. Une grosse expérience. Auprès de M. de Saint-Pol, je prends également des leçons de mathématiques, de géométrie, d’astronomie. La nuit, lorsque nous sommes de quart, il me raconte ses voyages, les grandes victoires maritimes françaises, entre autres celle du bailli de Suffren contre la flotte britannique de l’amiral Hughes vers Gondelour, cinq ou six ans plus tôt. Nous débarquons à Pondichéry le 8 septembre pour y embarquer soldats et Indiens à destination de l’île de France qui s’appellera plus tard l’île Maurice.

GondelourTableau du peintre de marine français Auguste Jugelet (1805-1875). Le 20 juin 1783, le bailli de Suffren repousse la flotte de dix-huit vaisseaux de l’amiral anglais Edward Hughes faisant le siège de Gondelour. Neuf jours plus tard, les belligérants apprennent de la frégate Médée que la paix entre la France et l’Angleterre a été ratifiée à Versailles le neuf février précédent. Photo @ Musée du château de Versailles

Voilesetvoiliers.com : La suite est moins glorieuse paraît-il ?
Robert Surcouf :
Qu’entendez-vous par là ? La perte de notre bâtiment ou de sa cargaison ? L’Aurore est un bateau de commerce, je le rappelle. Alors que nous faisions route vers le cap de Bonne-Espérance pour rejoindre l’Atlantique et les Antilles, une tempête nous drossa sur les côtes d’Afrique. Notre équipage, les négresses et leurs enfants libres de tous liens furent saufs. Quant aux Noirs, au nombre de deux cents, enchaînés dans la cale, aucun n’a survécu. Tous mes efforts et mon entrain pour récupérer ce qui pouvait l’être dans le bateau démantibulé ont été salués par le capitaine Tardivet. Il me nomme plus tard officier, j’ai alors seize ans et demi.

 

Voilesetvoiliers.com : Votre famille vous manque-t-elle ?
Robert Surcouf :
Je reste plusieurs mois dans l’océan Indien, toujours à bord de navires commandés par Tardivet. Je ne revois Saint-Malo et mes proches que le 3 janvier 1792. Depuis mon départ, la Bastille s’est effondrée ainsi que la monarchie. La Déclaration des droits de l’homme, la politique… je n’y comprends rien ! Marin pour le roi, je peux l’être pour la République. Mais la plupart des amiraux et officiers de la Royale sont morts ou ont émigré. Nos grands vaisseaux de guerre qui faisaient la fierté de la France ont été détruits, non renouvelés ou tout bonnement désarmés. Malgré tout, je trouve assez rapidement un nouvel embarquement sur un navire de commerce à destination de l’île de France. Comme lieutenant à bord du Navigateur, j’effectue des voyages dans le canal du Mozambique pendant deux années.

 

Voilesetvoiliers.com : La Révolution a changé beaucoup de choses quand même…
Robert Surcouf :
Oui, la guerre avait repris avec l’Angleterre, Louis XVI avait été guillotiné. Le 16 pluviôse de l’an II (4 février 1794), la Convention proclame le décret d’abolition de l’esclavage. C’en était fini de notre commerce ? Heureusement non, même si cette intention me semble maintenant louable. Une assemblée coloniale avait imposé au gouverneur Malartic de maintenir l’indépendance face au pouvoir révolutionnaire de la métropole. En deux mots, les ordres venant de Paris seront exécutés s’ils ne portent pas atteinte au régime antérieur de l’île. Nous avions quasiment notre liberté d’entreprendre, la Convention ayant d’autres chats à fouetter.

Anne-Joseph de Maurès de MalarticAnne-Joseph de Maurès de Malartic, militaire ayant servi pour la France au Canada et aux Antilles est nommé gouverneur des Mascareignes en juin 1792. Son mausolée est aujourd’hui visible à Port-Louis sur l’île Maurice. Photo @ DR

Voilesetvoiliers.com : Il y a aussi votre premier combat !
Robert Surcouf :
L’Angleterre avait décidé de chasser la France de l’océan Indien comme auparavant des Indes orientales. Pour cela, un débarquement sur l’île de France avait été financé par la Compagnie des Indes. Les corsaires français étant sa principale terreur, le commodore Samuel Osborne et ses deux vaisseaux, le Diomede et le Centurion – qui totalisaient cent quatorze canons –, quittent donc Madras à l’été 1794. Sur l’île, tous les colons pressentaient la fin d’un monde. Il fallait réagir. Cinq petites embarcations vont ainsi défier les bateaux anglais le 22 octobre suivant. Les forces sont disproportionnées. Les frégates la Prudente et la Cybèle sur laquelle je suis nommé second, le brick le Coureur et les deux corsaires Jean Bart et le Sans-Culotte possèdent en tout et pour tout une soixantaine de bouches à feu. Les deux corsaires, peu toilés, se retirent rapidement. La Prudente essuie les premiers boulets du Centurion. Une partie de son gréement est abattue. Les morts sont nombreux. Le commandant Jean-Marie Renaud est blessé quand, à ses côtés, ses seconds perdent la vie. Salambier est coupé en deux, Hochard a la tête arrachée. Malgré ses nombreuses avaries, la frégate réussit à se dégager du combat. Accompagnée par le Coureur, notre Cybèle se dirige vers le Centurion. Nos vergues et voiles sont sérieusement touchées. Statue SurcoufSculptée par Alfred Caravanniez, cette statue en bronze de Robert Surcouf a été inaugurée en 1903 à Saint-Malo. Le corsaire dans un geste de défi montre la haute mer et surtout l"Angleterre !Photo @ DR

J’évite d’ailleurs de justesse la chute d’un espar. Si proche de l’adversaire et si j’avais été commandant, j’aurais ordonné l’abordage ! Mais je ne suis que second et le capitaine Trélouard ne le décide pas. Alors que nous venons de perdre notre mât de hune, bas sur l’eau, le Coureur vient se coller à la coque à trois rangées de sabords de l’Anglais et lui inflige de sérieux dégâts, dont un démâtage. Le Diomede qui, étonnamment, n’est pas intervenu vire les signaux de ralliement à notre approche car nous voulions encore nous battre. Il quitte la bataille pitoyablement et je ne sais pas encore pourquoi. Osborne, pour cette défaite, sera jugé et pendu à son retour en Angleterre.

Voilesetvoiliers.com : Vous venez de faire vos armes comme soldat de la France !
Robert Surcouf :
Malheureusement, les navires qui venaient de nous donner la victoire sont désarmés. J’ai vingt et un ans. Le seul embarquement qui m’est proposé est le commandement de la Créole. Je retourne donc à la traite. Cette fois clandestinement. Après plusieurs voyages entre l’île de France et les côtes d’Afrique, mon commerce est ébruité, ou dénoncé si vous préférez. Trois commissaires du Comité de salut public colonial viennent à mon bord pour me prendre la main dans le sac alors que je viens de rentrer les cales pleines à Saint-Denis, sur l’île Bourbon. Fort judicieusement, ayant été prévenu, j’avais fait débarquer auparavant sur la côte mon chargement d’esclaves. Découvrant les fers restés à bord, les commissaires rédigent un premier procès-verbal dénonçant mon commerce. Dans la soirée, je les invite à dîner à bord. Vins, mets délicats, cigares et rhum font leurs délices. Ils ne se rendent compte que nous avons pris la mer que lorsque la tempête se lève ! Malades, et leur ayant indiqué que j’étais le seul maître à bord et donc prêt à les déposer sur les côtes d’Afrique, ils acceptent de signer un nouveau procès-verbal me dédouanant bien sûr de toute infraction. Evitant de justesse «l’abbaye de monte-à-regret», je devais passer à autre chose.

MauriceCarte anglaise datant de 1806. A la signature du Traité de Paris de 1814, la France perd définitivement la possession de l’île de France. Celle-ci retrouve alors son nom de Mauritius. Photo @ digitalcollections.nypl.org

Voilesetvoiliers.com : C’est là que débute la course pour vous ?
Robert Surcouf :
Pas tout à fait… De riches propriétaires que je connaissais bien m’offrent le commandement d’un voilier appelé la Modeste pour partir à la course. Un brick de cent quatre-vingts tonneaux et quatre canons que je rebaptise en Emilie. Vous me voyez attaquer l’ennemi modestement ? Malheureusement, le gouverneur Malartic ne m’accorde pas la lettre de marque. En revanche, le 17 fructidor an III (3 septembre 1795), je reçois un congé de navigation pour acheter aux Seychelles une cargaison de bois de construction, de tortues et autres denrées. Un mois plus tard, alors que nous sommes en train de négocier l’achat de riz sur l’île de Mahé, deux vaisseaux anglais se présentent. Par miracle, nous réussissons à nous échapper. Il faut malgré tout affronter la mousson. Le comportement de mon équipage – d’une trentaine de courageux matelots – est exemplaire. Mais les cales ne sont pas pleines. Je décide alors de remonter vers les îles Andaman-et-Nicobar. C’est là que nous faisons notre première prise : un navire marchand anglais qui amène son pavillon alors que nous n’avons pas tiré une seule bordée. Péruquin, l’un de mes lieutenants, amènera le Pinguin et sa cargaison de riz à l’île de France, alors en pleine disette. Par la suite, naviguant vers l’estuaire du Gange, nous avons fondu sur cinq autres proies et c’est ainsi que nous sommes revenus à Port-Maurice le 10 mars 1796. Les cales débordaient et notre gloire aussi ! C’est là que le fieffé Malartic – encore lui – confisque toutes nos prises au prétexte que nous n’avions pas la lettre de marque. Je suis fou de rage, tout comme mes armateurs. Rentré en France, j’en appelle au Conseil des Cinq-Cents, aidé de Maître Pérignon, avocat célèbre de ceux-ci. Justice m’est rendue et l’on m’octroie 660 000 francs.

Voilesetvoiliers.com : Vous repartez donc de nouveau en mer ?
Robert Surcouf :
Quand le quai s’arrête, un marin breton continue ! Mais restons-en là pour l’instant si vous voulez bien, monsieur. Une petite collation ? J’ai un étonnant clairet…

Deuxième et dernière partie de cet entretien avec Robert Surcouf, mercredi 19 octobre.