Actualité à la Hune

Portrait de Archibald Haddock (2/2)

Mille sabords !

En complément de l’exposition «Hergé» au Grand Palais depuis le 28 septembre jusqu’au 15 janvier, les éditions Ouest-France ont publié un hors-série dédié à la découverte des grands ports du monde aux côtés de Tintin et de Haddock. L’occasion de revenir sur les péripéties du capitaine, héros souvent malgré lui des aventures du petit reporter mais aussi commandant du Karaboudjan où il rencontre pour la première fois Tintin, et de l’Aurore, cargo à la recherche de l’aérolithe… Deuxième et dernier volet du portrait que nous consacrons au célèbre Capitaine.
  • Publié le : 15/10/2016 - 00:01

Capitaine HaddockLe vocabulaire fleuri du capitaine Haddock a fortement contribué à en faire l’un des personnages les plus sympathiques des aventures de Tintin ! Coke en stock, page 49. Photo @ Collection Studios Hergé, © Hergé/Moulinsart 2016

Du rhum, du cognac, du bourgogne, du champagne… et surtout du whisky, le capitaine marque bien son penchant pour le goulot car il boit autant à la bouteille que dans un verre… Hirsute, mal rasé, suant, les joues couleur vinasse, bafouillant, pleurnichant, Haddock n’est pas au mieux de sa forme lors des premières illustrations et devient carrément idiot lorsqu’il se met à faire du feu dans le canot de sauvetage du Karaboudjan, puis dans l’hydravion qu’il fait s’écraser en plein désert. Un désert qui rend fou le capitaine au point de prendre Tintin pour une bouteille de champagne ! Mais au fil des pages, le vieux loup de mer s’affirme et devient le véritable capitaine qui sommeillait sous le crayon de Hergé.

Capitaine HaddockLe capitaine Haddock avait une forte propension à vider les bouteilles, particulièrement de whisky, mais devient au fur et à mesure plus sobre jusqu’à la pilule anti-alcool du Professeur Tournesol… Le Crabe aux pinces d’or, page 42. Photo @ Collection Studios Hergé, © Hergé/Moulinsart 2016

Un boit-sans soif perpétuellement repenti

Vengeance ! Le cri de Haddock sonne la charge des jurons qui font toujours la force des aventures de Tintin. Et cela commence avec quelques injures pour le moins déplacées : canailles, emplâtres, va-nu-pieds, troglodytes, tchouk-tchouk nougat (sic !), cette dernière invective semblant provenir d’une expression bruxelloise des années 1940, le tchouk-tchouk étant un marchand ambulant d’origine maghrébine.

Capitaine HaddockSorti le 4 octobre en complément de l’exposition «Hergé» au Grand Palais, le hors-série de Ouest-France retrace les grandes épopées portuaires de Tintin. Photo @ Ouest FrancMais si dans Le Crabe aux pinces d’or, le capitaine est rond comme une barrique la moitié du temps ou presque, il devient nettement moins «soulographe» dans la suite des aventures, même s’il est loin de consommer avec modération ! D’ailleurs Tintin est souvent là pour calmer ses ardeurs et Tryphon Tournesol en arrivera même à inventer une pilule pour supprimer toute envie de boire autre chose que des boisons non fermentées… lors du dernier épisode chez les Picaros.

Cette propension à descendre de grandes rasades (de whisky plus particulièrement), ajoutée à d’autres concordances ont même incité nombre de tintinomanes à penser que le capitaine était d’origine anglaise, voire écossaise. Le haddock est en effet un églefin fumé, poisson de la mer du Nord entre autres. Un film des années 1930, une comédie musicale, s’intitulait Le Capitaine Craddock et Hergé se serait inspiré d’un compatriote : «Le capitaine Haddock : c’est en partie mon ami dessinateur Jacobs, qui est aussi bourru, qui a de grands gestes larges et à qui il arrive parfois de petits malheurs.»

Capitaine HaddockDepuis sa rencontre avec le capitaine Haddock, Tintin ne le quitte plus et l’Aurore devient le support principal de l’expédition polaire avec l’hydravion F. E. R. S. L’Etoile Mystérieuse, page 14. Photo @ Collection Studios Hergé, © Hergé/Moulinsart 2016

Des origines écossaises ?

Capitaine HaddockHaddock n’en reste pas moins un capitaine au long cours : avec Tintin, il définit la route du Ramona pour Djibouti. Coke en stock, page 51. Photo @ Collection Studios Hergé, © Hergé/Moulinsart 2016 D’autre part, plusieurs familles Haddock ont engendré des amiraux et des capitaines en Angleterre aux XVIIe et XVIIIe siècles… Certains spécialistes laissent même entendre que François de Hadoque était fils d’un noble anglais exilé en France au milieu du XVIIe siècle et qui aurait francisé son nom et son prénom (Francis). D’où son penchant pour le rhum de la Jamaïque, territoire sous contrôle britannique en 1698 ! Enfin, s’il faut attendre le dernier album des aventures de Tintin, le prénom du capitaine est alors dévoilé par le jeune reporter : Archibald, un prénom d’origine écossaise.

Construit au fil des pages puisque les aventures de Tintin étaient d’abord publiées par épisode dans la revue Le Petit Vingtième, le capitaine Haddock a quasiment fait le tour du monde et même marché sur la Lune, commandé trois navires (Karaboudjan, Aurore, Sirius), pris possession du Ramona tout seul avec Tintin (!) et fut marié (provisoirement par Paris Flash) avec la Castafiore sous le titre «d’amiral en retraite Hadok». Un beau parcours en quinze albums et une dizaine d’années d’existence… Mille millions de mille sabords de tonnerre de Brest !

Les jurons du capitaine

«Amiral de bateau-lavoir, cachalot, corsaire, cyclone, flibustier, forban, frères de la côte, garde-côte à la mie de pain, gyroscope, marin d’eau douce, mille sabords, moussaillon, naufrageur, négrier, pirate, simili-martien à la graisse de cabestan, tonnerre de Brest…»

Capitaine HaddockQuand le capitaine Haddock ne trouve plus de mots excentriques pour passer ses colères, Hergé dessine d’étonnantes bulles… Coke en Stock, page 50. Photo @ Collection Studios Hergé, © Hergé/Moulinsart 2016

Si le capitaine Haddock épanche sa soif essentiellement avec du whisky (et parfois du rhum), il abreuve surtout ses compatriotes de jurons, saoule ses ennemis d’insultes et se grise de ses offenses… Mais parmi les deux cent trente et une invectives répertoriées (sans compter les dérivés de «espèce de…», «bougre de…», «bande de…») dans les quinze albums des aventures de Tintin où Haddock se répand en avanies, peu nombreux sont finalement les outrages à connotation maritime ! Comme quoi le capitaine possédait une culture encyclopédique qui faisait autant référence à la théologie qu’à la botanique, à la littérature qu’à l’économie, à l’ethnologie qu’à la zoologie…

Capitaine HaddockNombre d’albums des aventures de Tintin se réfèrent aux ports européens mais aussi du monde alors que Hergé n’a embarqué qu’une seule fois entre Anvers et Göteborg… Les 7 Boules de cristal, page 56. Photo @ Collection Studios Hergé, © Hergé/Moulinsart 2016

Les bateaux du capitaine

Le Karaboudjan : le premier navire du capitaine Haddock est un cargo fortement inspiré par une photographie d’un bâtiment écossais, le Glengarry. Il sera rebaptisé par le lieutenant Allan Djebel Amilah et semble être un vraquier avec ses mâts de charge et son haut franc-bord. Le nom de Karaboudjan vient d’un golfe de la mer Caspienne (Kara Bougaz) et de l’arménien (Azerbaïdjan). (Le Crabe aux pinces d’or)

L’Aurore : ce navire polaire affronte une mer formée pendant que Haddock et ses convives sont à table. A noter que l’hydravion est lancé du pont par une catapulte mais que les premiers dessins de Hergé ont oublié le mât de charge pour le remonter à bord… (L’Etoile mystérieuse)

Le Ramona : commandé par son ex-lieutenant Allan, le Ramona est un cargo inspiré par un bâtiment allemand, le SS. Egypte semblable aux liberty-ships américains. Hergé et son assistant Bob De Moor embarquèrent quatre jours à bord du Reine Astrid pour photographier et croquer les détails d’un navire marchand.

Capitaine HaddockLa dernière aventure maritime de Tintin, Milou et le capitaine Haddock en mer Rouge : pour dessiner le Ramona, Hergé s’est inspiré du Reine Astrid… Coke en stock, page 49. Photo @ Collection Studios Hergé, © Hergé/Moulinsart 2016

La Licorne : le plus abouti des navires de Hergé lui a imposé une longue recherche iconographique pour approcher au plus près d’un véritable vaisseau de troisième rang de la Marine royale de Louis XIV. La Licorne est dotée de cinquante canons comme le vaisseau Le Jazon avec un gréement qui s’apparente à celui du Fendant, tous deux décrits dans les Souvenirs de Marine conservés de l’Amiral Pâris (Tome II, pages 46 et 62). Toutefois, le mât d’artimon porte une voile carrée supplémentaire et l’antenne de la voile latine est fort peu apiquée. C’est le chevalier de Hadoque lui-même qui coulera son navire pris par Rackham le Rouge.

Le Sirius : pour dessiner le Sirius, qui apparaît déjà dans L’Etoile mystérieuse commandé par le capitaine Chester mais sous un autre aspect, Hergé s’est inspiré d’un chalutier belge de 1936, le John-O.88. Le nom du Sirius est une référence à un steamer britannique qui fut le premier à traverser l’Atlantique à la vapeur.

Le sambouk : type de caboteur de la péninsule arabique, le sambouk (boutre à deux mâts) est caractérisé par ses voiles trapézoïdales et son grand mât incliné sur l’avant. Ses formes très en «U» au maître bau lui permettaient d’être fortement chargé, même sur le pont.

Capitaine HaddockLe Normandie clôture le deuxième album des aventures de Tintin, ramenant le petit reporter des Etats-Unis vers l’Europe. Tintin en Amérique, page 62. Photo @ Collection Studios Hergé, © Hergé/Moulinsart 2016