Actualité à la Hune

LA RENCONTRE INATTENDUE (9)

Robert Surcouf, l’honneur malouin (2/2)

Deuxième partie de l’entretien que nous a accordé Robert-Charles Surcouf en sa demeure de Saint-Servan au début de l’été 1827. La grande carcasse a du mal à cacher ses souffrances. Le héros de la course arbore malgré tout un sourire. Ayant parcouru les océans sous la monarchie, la Révolution, le Directoire et l’Empire au nom de la France, nous sommes venus le rencontrer à la veille de sa mort.
  • Publié le : 19/10/2016 - 00:01

Le Renard 2Bateau corsaire, le Renard - dont la réplique fait la fierté de Saint-Malo - restera l’une des fiertés de Robert Surcouf même si sa carrière à la course a été de courte durée. Photo @ Benoit Stichelbaut/DDPI
Voilesetvoiliers.com : Epatant votre clairet !
Robert Surcouf : Il me sied que cela vous plaise. Et dire que ces maudits Anglais préfèrent la lourdeur des vins espagnols…

Voilesetvoiliers.com : Vous repartez donc vers l’océan Indien ?
Robert Surcouf :
Pas immédiatement. Je louvoie quelque temps dans les rues parisiennes où je fais de belles rencontres. De l’une d’entre elles naquit d’ailleurs mon premier enfant. J’accepte finalement le commandement d’une frégate appartenant à un négociant nantais, Félix Cossin. Avec la Clarisse, ses deux cents tonneaux, vingt canons et une centaine d’hommes d’équipage, nous quittons Paimbœuf le 18 août 1798. J’ai pris comme second mon frère Nicolas. Pendant près de deux années nous traquons l’ennemi. Nous emparant au moins d’une quinzaine de prises, le plus souvent à l’abordage. Des navires anglais, américains, danois et portugais. Je les faisais rapatrier à chaque fois vers l’île de France ou l’île Bourbon, devenue La Réunion. Bonaparte avait gagné sa campagne d’Egypte, moi, ma campagne de l’océan Indien.

Voilesetvoiliers.com : Joli raccourci.
Robert Surcouf :
On me confie alors la Confiance, en mai 1800. Une petite frégate de dix-huit canons plutôt véloce. Idéale pour la course. Après quelques jolies captures, un matin, alors que nous cinglons vers le Gange, je suis réveillé par un de mes hommes. Un gros, très gros navire qui se dessine à l’horizon fonce tout droit vers nous. Depuis la dunette, j’aperçois à la longue-vue qu’il s’agit d’un bâtiment de la Compagnie anglaise des Indes orientales. Plus il approche et plus je me rends compte de sa puissance de feu. Au moins une quarantaine de canons. N’écoutant pas mes subalternes, j’ordonne le branle-bas et la distribution de rhum à volonté. Promettant la part du diable à mon équipage. Le Kent est impressionnant et semble certain de sa puissance. Son commandant a même invité ses passagers, dont des jeunes femmes, à assister au spectacle depuis le pont supérieur. Je distingue même nettement leurs élégantes ombrelles. Nous devons à tout prix éviter la canonnade. Après plusieurs manœuvres où nous nous croisons et essuyons quelques bordées dont nous sentons le vent des boulets ; Rivington, le commandant anglais décide de carguer sa grand-voile pour ralentir. C’est là son erreur. Je place la Confiance sous le vent et me colle à sa coque tribord. Les canons trop haut placés du Kent ne peuvent nous atteindre. Je hurle à l’abordage. Bambou, l’un de mes matelots africains, est le premier sur le gaillard d’avant ennemi. Il en avait fait le pari. Il est suivi par Drieux, mon second, et son escouade. Je monte aussi à bord et tue plusieurs soldats. Je sais que les Anglais sont trois fois plus nombreux que nous. Il faut aller vite.

KentLa prise du Kent. Tableau d’Ambroise-Louis Garneray datant de 1836. Photo @ Musée de La Roche-sur-Yon

Voilesetvoiliers.com : Encore un combat aux forces inégales ?
Robert Surcouf :
Leur fatuité et notre ruse ont décidé de l’issue. Les canons du gaillard d’avant que j’ai fait charger de mitraille font des dégâts considérables. Les grenades lancées par nos hommes depuis la hune de la Confiance fauchent de nombreux combattants adverses. Rivington est mortellement blessé. Cela exalte ma troupe, et la boucherie continue à la hache. Sentant la défaite, acculé, le second anglais ordonne de faire tirer dans la batterie en contrebas pour défoncer le tillac du gaillard d’arrière pour nous ensevelir. Heureusement, j’ai pressenti la chose ; le massacre est alors inévitable. La victoire est enfin pour nous après de très longues minutes d’un combat acharné. Après avoir clamé «Vive la France, Vive la nation», je crie rapidement de faire cesser le pillage. Veillant surtout à ce que les passagères enfermées dans une des cabines ne subissent aucun outrage. J’invite également notre chirurgien à soigner les blessés ennemis. Notre retour à l’île de France fut un triomphe. Ma fortune faite, je savais que la prime offerte par les Anglais pour ma capture allait considérablement augmenter. Ils me prisaient bien haut mais ne me tenaient pas encore !

Voilesetvoiliers.com : Vous pouvez dès lors retourner en France et profiter de vos immenses ressources ?
Robert Surcouf :
Je rentre en France, effectivement, vers la fin avril 1801. Je retrouve mes parents à Saint-Malo et surtout Marie-Catherine Blaize de Maisonneuve. Elle est la fille d’un des plus gros armateurs de la région. Nous nous marions fin mai. Mon envie de course est toujours présente, mais la paix d’Amiens y met un terme provisoirement. Avec mon épouse, nous passons quelque temps à Paris où nous profitons de la vie… et des affaires que ma gloire autorise. Je suis convoqué alors par le Premier Consul au château de Saint-Cloud. Napoléon Bonaparte, en aparté, me félicite pour mes succès à la course et me propose dans l’instant de me nommer capitaine de vaisseau de la Marine de l’Etat et de me confier le commandement d’une escadre. Mais j’aime trop mon indépendance et décline son offre. Je ne sais si beaucoup de personnes ont osé refuser une proposition de celui qui se fera proclamer empereur le 18 mai 1804. Cependant, il ne m’en tiendra pas rigueur en me nommant dans l’ordre de la Légion d’honneur de cette même année.

Paix SurcoufLa paix d’Amiens est signée le 25 mars 1802 entre le Royaume-Uni, la France, l’Espagne et la République batave. Elle ne durera que treize mois. Sur le tableau, le représentant français, à gauche, est Joseph Bonaparte. A droite, le représentant de la délégation anglaise est mené par Lord Cornwallis. Photo @ DR

Voilesetvoiliers.com : C’était pourtant une belle invitation ?
Robert Surcouf :
L’état de la Marine n’était guère florissant. La bataille de Trafalgar en sera la preuve navrante en octobre 1805. Dans mon esprit, j’avais mieux à faire. Pendant deux années, j’ai armé des bateaux pour la course. La Caroline que je confie à mon frère Nicolas. Ses prises furent nombreuses mais il fut capturé par les Anglais. Avant de le faire libérer, je fis mettre sur cale le Marsouin. Il y eut aussi le Napoléon armé avec mon beau-père, et la Confiance. Avec des fortunes diverses. Mais la mer me manquait et les combats aussi. Ainsi, je pars le 2 mars 1807 à la marée du matin à bord du Revenant, un trois-mâts de quatre cents tonneaux et vingt canons que j’ai fait construire, aidé en cela par des amis parisiens pour son financement. Sa figure de proue est un homme écartant son linceul. Après plus de six saisons dans la peau d’un terrien, c’est pour moi une renaissance.

Portrait SurcoufLes faits d’armes de Robert Surcouf resteront gravés dans la mémoire populaire. Malgré son passé trouble de négrier, l’homme est considéré comme l’un des héros de la marine française. Photo @ DRVoilesetvoiliers.com : La renaissance du corsaire qui est en vous ?
Robert Surcouf :
Un jour, un officier anglais que j’avais fait prisonnier m’avait dit qu’il ne se battait pas pour l’argent mais pour l’honneur. Je lui avais répliqué à brûle-pourpoint que je me battais pour ce que je n’avais pas. On ne se refait pas… non ? Direction l’Inde et la chasse aux navires anglais ventrus de biens. Pendant notre descente dans l’Atlantique, nous faisons cinq victimes dont deux navires négriers, un anglais et un américain. Pour répondre à votre insinuation de tout à l’heure, je tiens à préciser que nous avons libéré leurs prisonniers de leurs fers. Au terme de près de quatre mois de navigation aux journées parfois très longues, nous sommes arrivés à l’île de France. Nous y sommes célébrés une fois de plus en héros car les Mascareignes subissent toujours le blocus de la Royal Navy. Le nouveau gouverneur, Decaen, un ancien ci-devant, me fait en revanche mauvaise impression. Nous repartons rapidement vers les eaux du Bengale. A chaque fois que nous abordons une proie, par rouerie, je fais envoyer au mât principal le drapeau à tête de mort. L’effet est souvent immédiat. Les prises nombreuses se nomment l’Admiral Applin, le Hunter, le New Endeavour ou encore le Colonel Macaulay transportant, lui, des vins de Bordeaux qui ont fait notre délice. Fin janvier 1808, nous rentrons sur Port-Louis.

Voilesetvoiliers.com : Vos affaires sont encore plus florissantes ?
Robert Surcouf : Mes gains sont moins importants qu’avant. Ma santé en revanche me tourmente. L’opium heureusement me soulage. Je cède alors le commandement du Revenant à mon cousin Joseph Potier de La Houssaye. Il fait d’ailleurs la plus grosse prise de sa carrière, un galion marchand portugais de mille tonneaux, le Conceçao y Sao Antonio qui nous rapportera quatre millions de francs. C’est là que le fourbe Decaen décide de réquisitionner mon navire pour remplacer la Sémillante, une frégate de la Marine d’Etat déficiente. Il a pour mon malheur tous les pouvoirs sur l’île et use de toutes sortes de combinaisons fallacieuses pour jeter le discrédit sur moi. C’en est fini du courageux Revenant. Il s’appelle dès lors Iéna. Des armateurs de l’île achètent la Sémillante et m’en confient le commandement. Je la rebaptise le Charles, du nom de mon frère et de mon fils aîné. C’est avec ce vieux bateau plutôt lourd, accompagné de mon frère Nicolas, que je rentre à Saint-Malo et mouille à Solidor le 4 février 1809.

Lettre SurcoufUn des derniers courriers connus de Robert Surcouf. Jusqu’à la fin de sa vie, l’histoire de son commerce de bois d’ébène restera trouble. Photo @ DR

Voilesetvoiliers.com : Le retour est moins glorieux qu’autrefois ?
Robert Surcouf :
Je ne peux pas vous contredire. Si ma carrière à la course est terminée sur les mers, je demeure armateur. Mais les grandes heures sont derrière moi. La Biscayenne, la Daurade, l’Edouard ou l’Auguste me font perdre de l’argent. Seul, le Ville de Caen me permet de me remettre à flot si je puis dire. J’ai une certaine affection pour le Renard qui a infligé une coulante défaite à une goélette anglaise, l’Alphea, en 1813.

Voilesetvoiliers.com : Et depuis ?
Robert Surcouf :
L’empereur qui m’avait en estime s’en est allé. Un ancien du Kent, le général Saint-John, est venu me rendre visite. Un de mes fidèles, Garneray, est devenu peintre de marine. Entre l’exploitation de mes terres, de mes élevages et de mes armements, plus d’une centaine à ce jour destinés à la pêche ou au cabotage, tout va bien, je vous remercie. Je vais vous demander d’en rester là. Il faut que l’on me pose des sangsues, je souffre énormément et le feu est aux poudres. Faites bon usage de tout ce que je vous ai raconté. Au revoir Monsieur.

Tombe SurcoufLe corps de Robert Surcouf est enterré au cimetière de Rocabey à Saint-Malo. Il avait 54 ans. Photo @