Actualité à la Hune

Skipper indien en perdition dans la Golden Globe Race

Yann Eliès : «J’ai connu ça, je le plains !»

A la veille du sauvetage probable, lundi, d'Abhilash Tomy,(Voir infos "En bref") ce concurrent indien de la Golden Globe Race grièvement blessé au dos et bloqué depuis jeudi dernier dans son voilier en perdition, le skipper français Yann Eliès, qui avait connu une situation tout aussi dramatique au cours du Vendée Globe 2008-2009, a accepté dimanche de revenir pour nous sur ces terribles moments qu’il a lui-même endurés.
  • Publié le : 23/09/2018 - 18:04

Yann Eliès : «J’ai connu ça, je le plains ! »Au cours de son premier Vendée Globe en 2008, Yann Eliès avait connu la même situation tragique qu'endure aujourd"hui le skipper indien. Photo @ Nicolas Fichot

Alors qu’il participait dimanche à Lorient, sur son 60’ UCAR-Saint Michel, au Défi Azimut qu’il a terminé à la 3e position parmi les 15 IMOCA engagés, le prochain concurrent de la Route du Rhum nous a confié ses sensations mêlées de souvenirs terribles tandis qu'un navire français d'assistance à la pêche, l'Osiris, s'apprêtait le lendemain à récupérer en mer le skipper indien.

Avant de parler de lui et de ses souvenirs, Yann Eliès, à peine débarqué de son Défi Azimut et sans s'attardé sur son classement, demande des nouvelles du skipper indien et des opérations de secours dont il n’a pu glaner que quelques bribes pendant sa course.

On a presque l’impression, du coup, de rassurer le navigateur briochin quand on lui précise – dernières informations en main , qu’Abhilash Tomy est conscient. «Il a pu communiquer avec le PC course. Il est paralysé sur sa couchette. Il dit que son corps est engourdi mais qu’il peut bouger ses orteils. Il est blessé au dos. Sans doute grièvement. Il ne peut pas bouger pour attraper son sac de médicaments. Il ne peut ni boire ni manger, ni attraper son téléphone satellite de secours mais il est conscient et lucide. Il se trouve à 1 900 milles à l’Ouest de l’Australie dans son voilier démâté. Impossible pour lui, évidement, d’installer son gréement de fortune.»

La douleur, de pire en pire

«Et les secours ?» demande alors Yann Eliès. « Des avions australiens et indiens sont partis pour le survoler. Une frégate australienne a quitté Perth samedi soir avec un hélicoptère et une équipe médicale à son bord. Ils seront sur zone dans quatre jours. Deux navires indiens, partis d’Afrique du Sud, font route vers lui aussi. Deux autres concurrents du Golden Globe se sont déroutés aussi. Le plus proche, l’irlandais Gregor Mac Guckin, était à 90 milles samedi, mais sous gréement de fortune et avec un moteur défaillant.»

Yann Eliès : «J’ai connu ça, je le plains ! »Photo prise samedi par un avion militaire indien du ketch d'Abhilash Tomy dans laquel le skipper indien attend les secours. DR/GGR

Alors seulement, à l’évocation de cet autre concurrent bientôt sur zone, en guise de Saint-Bernard des mers, Yann Eliès décroche un maigre sourire et se souvient.

«J’étais parti à l’avant. C’était risqué mais j’étais obligé. J’ai attendu longtemps le moment idéal. Une vague traître, monstrueuse. J’ai volé, je suis retombé. Lourdement. La douleur, tout de suite. J’ai rampé jusqu’au cockpit, puis dedans. La douleur, de pire en pire. Je me suis effondré. Il m’a fallu du temps pour réussir à donner l’alerte.»

Dans le choc, Yann Eliès s’est notamment brisé le fémur. Blessure incurable seul, évidement. Le diagnostic des toubibs est vite venu, par radio. Le concurrent du Vendée Globe se trouve alors à plus de 1 000 milles à l’Ouest de l’Australie. Au beau mileu d’un océan Indien devenu démoniaque. La même furie, la même zone ou presque que celle dans laquelle Abhilash Tomy s’est fait piéger depuis vendredi.

C’est l’enfer !

«Ça va être terrible, pour lui, estime Yann. Attendre en souffrant, sans savoir vraiment ce qu’on a. Seul. Essayer de dormir, trouver la bonne position, ne plus bouger. Et le mal qui revient, la nuit qui revient aussi. Seul, encore seul. Ça doit être terrible, pour lui. Le pauvre. C’est l’enfer !»

Yann Eliès : «J’ai connu ça, je le plains ! »En attendant les secours, Abhilash Tomy reste le dos paralysé dans sa couchette.Photo @ Nick Jaffe /PPL/GGR

«Le pire de cet enfer, ça a été le début, pour moi. Mais il doit le savoir aussi. Quand on a quelque chose de cassé dedans, la graisse va dans le sang. C’est le risque d’embolie pulmonaire. Mortelle. Au début, j’étouffais. C’était ça. Je savais, donc je voyais venir la mort. Il est conscient, heureusement, mais si ça lui est arrivé aussi, je le plains encore plus. Coincé comme un rat dans une cabine, avec la mort qui rode dedans et dehors la tempête, je ne sais pas s’il y a pire.»

Yann Eliès redemande alors quand pourrait arriver sur zone l’autre concurrent du Golden Globe qui s’est dérouté vers lui, puis se souvient de Marc Guillemot qui était venu à son secours, lui aussi, dans ce maudit Vendée Globe : «Marc était arrivé au bout de deux jours et ça avait tout changé, dans ma tête. Avec Marc, j’ai vu le bout du tunnel.»

Je savais qu’il était là

«Bien sûr, il ne pouvait rien faire pour moi directement, concrètement. Trop mauvaise météo. Mais il était là, on se parlait à la radio, je savais qu’il tournait autour de moi, qu’il ne s’en irait jamais, que je ne serai plus jamais seul puisqu’une frégate australienne, après lui, viendrait à mon secours.»

«Marc devenait fou, il voulait me rejoindre bord à bord, tenter le tout pour le tout, m’envoyer des médicaments, tout tenter. C’est presque moi qui ai dû le calmer. Et puis je m’endormais. La morphine. Mais c’était différent comme sommeil, maintenant. Je savais qu’il était là, qu’il tournait autour de moi.»

Yann Eliès : «J’ai connu ça, je le plains ! »Coincé dans son ketch Thuriya désormais démâté, Abhilash Tomy, grièvement blessé, attend les secours au milieu d"une mer furieuse.Photo @ Christophe Favreau

«Et puis ça m’a permis de prendre de la distance avec ma souffrance, d’arrêter de me focaliser sur mon cas. Je pensais à lui, aux autres. Ça vide la tête, les autres. Et je me réveillais, on se parlait à la radio, il me donnait des nouvelles des secours. J’étais cloué dedans, mais je voyais presque dehors, grâce à lui. Et puis, tout à coup,  il m’a dit que les secours étaient là, que c’était fini, que j’étais sauvé.»

Yann Eliès n’a pas envie d’en dire plus sur ces moments-là. Il ajoute juste que «quand tu rentres dans le grand Sud, il n’y a plus d’adversaires. Il n’y a que des copains, des sauveteurs en puissance, des membres d’une même famille. C’est une grande famille, une tribu, celle des gens de la mer. Avec dedans nous, les voileux, mais aussi les pêcheurs, tous les marins du monde. C’est LA tribu» !

Bien sûr, Yann Eliès ne peut pas envoyer de message au skipper Indien. Avant de s’en aller, le briochin revenu de l’ailleurs précise seulement que «si je pouvais l’avoir à la radio, je lui dirais : Tiens bon. Ne lâche rien. Fais confiance à la marine australienne, ce sont des bons ! Ils vont arriver, tiens bon» !