Note :
voilesetvoiliers.com : Quelles difficultés avez-vous rencontré lors de votre raid ?
Yvan Bourgnon : D’abord, on est resté quelque temps en stand-by. On attendait une météo favorable pour l’ensemble, ce qui n’est pas évident. Parce que dans le canal de Beagle, il y a des Williwaws, ces vents hyper violents et soudains. Dans le Pacifique, c’est aussi compliqué. Il y a 50 nœuds de vent un jour sur deux au cap Horn. Donc, ce n’était pas évident de trouver une bonne fenêtre météo.
Quand on est parti de Puerto Williams (port chilien un peu plus à l'Est d’Ushuaïa, ndlr), la fenêtre était étroite. Il fallait arriver avant le lendemain après-midi au cap Horn. On a d’abord eu des vents plutôt cléments dans les canaux. Mais on a quand même eu un petit problème avec la grand-voile qui s’est déralinguée. Du coup, on a mouillé dans une baie pour que Sébastien monte en tête de mât réparer. Notre grande surprise a été une grande zone de pétole à la sortie du canal, dans le Pacifique. C’était assez reposant, mais cela nous mettait en retard dans le timing pour le passage du Horn. Même si la nuit ne dure que cinq heures, on voulait vraiment passer le cap Horn de jour. Du coup, il a fallu avaler les 120 milles du Pacifique très vite l’après-midi quand le vent est monté pour arriver au Horn avant la nuit. On avait donc la pression. Et avec la mer formée, ce n’était pas évident. Il y a rapidement eu 5 à 6 mètres de creux. Le vent est graduellement monté à 18, 25, 35 nœuds. C’était encore gérable.
Ça s’est vraiment compliqué avant le Horn où le vent montait à 40, 45 nœuds avec une mer dégueulasse au niveau de la remontée des fonds où ça passe de 4000 mètres de profondeur à quelques centaines de mètres. On était en retard sur le timing. Au lieu d’arriver dans l’après-midi au Horn, c’était le soir, au plus fort du coup de vent. La mer était croisée, ça déferlait, ça partait dans tous les sens. Une fois, on s’est fait faucher par une lame, on est parti travers au vent. On a vraiment cru qu’on allait chavirer à ce moment-là.
vetv.com : C’était le moment le plus chaud du raid ?
Y.B. : Oui. Je t’avoue qu’à bord, on n’a pas rigolé à cet endroit-là. Il fallait rester super concentré. On était aussi un peu inquiet pour le bateau. Le moindre problème technique à cet endroit, un safran qui lâche par exemple, c’est moyen. Et se retrouver à l’envers dans ces conditions, il y a peu de chance de récupérer le catamaran.
vetv.com : Vous n’avez pas eu peur ?
Y.B. : C’est pas qu’on ait eu peur, mais on savait qu’on n’avait pas le droit à l’erreur. On était vigilant sur chaque vague, chaque relance. On naviguait avec la grand-voile arisée et rien devant. Et notre ris est radical, puisque la grand-voile diminuait de 17 m2 à 8 m2. Et en approche du Horn, on a même affalé la grand-voile et laissé plus que 4 m2 de toile. Et ça continuait à planter dans les vagues. C’était assez démentiel ! Le bateau surfait et partait en travers dans les vagues.
v&v.com : Ensuite, vous avez pu passer proche du Horn ?
Y.B. : Oui, on est passé à 300 mètres juste avant la tombée de la nuit, vers 22h15 alors qu’il fait nuit à 22h45. C’était vraiment in extremis. Juste après le Horn, on savait que le plus dur était fait, mais le vent continuait à monter et il était prévu jusqu’à 50 nœuds. Comme il faisait nuit noire, on a décidé de calmer le jeu et de mouiller dans une petite baie dans les Wollaston (archipel comprenant l’île du Horn, ndlr) et attendre quelques heures que le vent se calme et le jour revienne. Mais on a eu froid comme je n’ai jamais eu froid comme ça de ma vie. Ma combinaison avait pris l’eau et j’étais carrément trempé. On a essayé de se rouler dans la grand-voile l’un contre l’autre pour se réchauffer un peu. On aurait presque préféré naviguer, parce qu’au moins, quand tu navigues, t’es en action, tu bouges.
v&v.com : Ensuite, la traversée de Bahia Nassau pour revenir dans les canaux était difficile ?
Y.B. : Non, ça s’est bien passé. J’avoue qu’on a eu les conditions idéales avec 20 nœuds de vent. Franchement, la section la plus dure a été le Pacifique. C’était vraiment extrême. Le reste a été super sympa. Dans la baie de Cook, on navigué quatre ou cinq heures dans du petit temps avec des centaines de baleines. C’était dingue ! Il y en avait partout, juste autour du bateau. Ensuite, on a eu la chance des voir des phoques, des glaciers.
Le Horn est dans le sillage. Grand-voile presque affalée, Yvan et sébastien doivent maintenant regagner Ushuaïa – sans chavirer !Photo @ Défi Terrésens v&v.com : Au final, vous avez réussi votre pari de le faire sans escale ?
Y.B. : Oui, enfin je ne sais pas ce que tu appelles escale. On n’est pas descendu à terre, mais on s’est arrêté deux fois au mouillage, un quart d’heure pour la grand-voile, et quelques heures pour laisser passer le coup de vent et la nuit. On est resté 60 heures sur notre bateau, sans assistance, en autonomie complète.
vetv.com : Sans assistance ?
Y.B. : Oui. Il y avait juste un bateau posté au cap Horn. Mais ils ne nous ont même pas vu passer. Pour te dire la hauteur de vague qu’il y avait !
v&v.com : Quel équipement aviez-vous à bord ?
Y.B. : Le bateau était en configuration d’origine. On y a rajouté des bancs, un foc sur enrouleur et un ris dans la grand-voile. On avait des barquettes auto-chauffantes ce qui nous a assuré deux, trois plats chauds par jour. On a aussi embarqué des boissons chaudes, des barres caloriques hyper protéinées. Et puis tout le matos de sécu. On avait un tracker, des balises de détresse, des fusées… On ne pouvait pas embarquer trop de choses parce que le catamaran est prévu pour un certain poids.
v&v.com : C’était le même catamaran que pour ton premier défi Terrésens ?
Y.B. : Non. Pour la traversée de la Méditerranée avec Jérémie Lagarrigue, en septembre 2010, nous étions partis sur un Hobie Cat. Là, nous étions sur un Nacra F20. La seule différence, c’est que le Nacra a des foils. Cela nous a amené un peu plus de confort dans la mer, dans le Pacifique. Les foils soulageaient le bateau et l’empêchaient plus d’enfourner.
v&v.com : Quel a été l’apport de Sébastien Roubinet, avec son expérience des navigations polaires ?
Y.B. : C’était énorme. Je ne vois pas avec qui d’autre j’aurais pu faire ça. Déjà, il s’est beaucoup impliqué sur le plan technique. Il sait construire les bateaux. Il a très bien préparé le bateau à Montpellier puis ici à Ushuaïa. On a passé deux semaines ici à travailler sur la mise au point du bateau. Il n’a rien laissé au hasard pour tout fixer à bord, tout sécuriser. Il a renforcé le mât, les bouts, le système d’enrouleur de foc pour qu’on puisse rouler par 40 nœuds. Il a vraiment bien assuré parce qu’on a eu très peu de problèmes techniques. C’était une vraie plus-value. Ensuite, toute son expérience des conditions extrêmes et du froid. Il anticipe bien. Il a une gestion du froid très intéressante. On était vraiment complémentaire.
v&v.com : Qu’est-ce qui a été le plus dur dans la préparation ? Obtenir les autorisations ?
Y.B. : Oh oui ! Cela fut un parcours du combattant au point de vue administratif et logistique. C’est un petit projet de rien du tout, mais sur le plan logistique et administratif, il a fallu vraiment batailler avant de venir ici. A Buenos Aires, cela nous a déjà pris une semaine pour récupérer notre container auprès des douanes. Et puis ici, en Patagonie, il y a plusieurs frontières entre Chili et Argentine. Ushuaïa est en Argentine, mais le cap Horn au Chili. Il faut donc traverser le canal de Beagle pour aller à Puerto Williams, côté chilien. Il faut redemander des autorisations de navigation. C’est un casse-tête chinois monumental. Ce sont deux pays qui se haïssent. Quand t’arrives d’Argentine, les Chiliens font exprès de te mettre des bâtons dans les roues. C’était vraiment complexe. Mais on avait une super équipe. Même le photographe et le cameraman se sont impliqués dans les bureaux pour qu’on y arrive. Mais c’était vraiment un sketch parfois !
Yvan Bourgnon (à droite) et Sébastien Roubinet ont réussi leur pari. Après 60 heures de navigation, ils sont de retour dans le Canal de Beagle.Photo @ Antoine Beysens v&v.com : Quand as-tu imaginé ce projet-là ?
Y.B. : Pendant le projet Terrésens l’année dernière, celui de la traversée de la Méditerranée. Je me suis dit que la distance était bien, environ 450 milles, ça permettait de le faire sans s’arrêter, et sans se mettre trop dans le rouge. Je voulais passer à un stade supérieur sur le plan sportif avec un défi un peu plus difficile. J’avais envie de découvrir cette Patagonie, de contourner le cap Horn. Le trajet était vraiment bien. On ne s’est jamais ennuyé. On a eu du près, du travers, du portant, du petit temps, du médium, de la brise, des paysages de fou, des moments de doute, des moments de crise, d’autres où on en a chié, des moments de froid, de chaud. On a vraiment tout eu.
v&v.com : Tu savais que naviguer autour du cap Horn en cata de sport n’était pas une première ?
Y.B. : Oui, je le savais. Ça a été fait dans les années 90 par un navigateur (Bernard Henry, ndlr) en Hobie Cat 21, mais d'une façon un peu différente (il venait des Antilles, ndlr, avec un projet baptisé “La routes des Emeraudes”). Nous, la section difficile, on le savait, c’était de se taper 120 milles dans le Pacifique avec comme aboutissement le Horn, en plus de faire un voyage de 60 heures non-stop. C’est ça qui était compliqué. Je voulais que ce soit d’abord un vrai défi sportif, humain, qu’on découvre cette région, qu’on se fasse mal, qu’on se mette dans le rouge.
En blanc, le parcours prévu. En vert, la trace du Nacra Défi Terrésens d'Yvan Bourgnon et Sébastien Roubinet.Photo @ D.R. vetv.com : Tu as dit à l’arrivée que c’était la navigation la plus folle que tu aies faite ?
Y.B. : C’était surtout la plus dangereuse. Franchement, si on se retrouve à l’envers dans le Pacifique, tu n’es pas très visible, tu es sous l’eau. T’es massacré par les déferlantes qui te fauchent. Tu ne dois même pas réussir à tenir sur le bateau. Dans l’eau, la durée de vie doit être de deux heures. J’ai fait des choses extrêmes sur des gros bateaux. J’ai attendu plusieurs jours les secours sur la Route du Rhum 2002, mais t’es quand même plus en sécurité. Là, c’est autre chose.
vetv.com : Quels sont tes prochains projets ?
Y.B. : J’en ai deux, qui ne sont pas du tout pareil. Le prochain, en mars, sera le défi Linxea, un record des 24 heures en voile légère. On va essayer d’établir la première distance de référence en voile légère à Fortaleza au Brésil. On partirait de la pointe de l’Amérique du Sud, près de Recife, en direction de Fortaleza, avec l’espoir de parcourir 400 milles. Le gros projet pour 2013, sera le tour du monde à l’envers. Ce n’est pas nouveau. Je travaille dessus depuis longtemps avec l’idée de racheter l’ancien Geronimo de Kersauson pour faire le premier tour du monde à l’envers en multicoque.
vetv.com : Tu n’es pas le seul sur le créneau. Philippe Monnet, Marc Thiercelin et le Polonais Roman Paszk,e qui vient d’échouer dans sa première tentative, ont le même projet.
Y.B. : Oui, tant mieux s’il y a du monde là-dessus. Après, il faut le tenter et le réussir…
Pas encore inscrit ? Créez votre pass voilesetvoiliers.com
(indispensable pour poster un commentaire, faire un achat dans la boutique, déposer une annonce...)