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COUPE DE L’AMERICA

Bertrand Pacé : «Le futur AC75 me paraît impossible à faire !»

Fort de sept campagnes de Coupe de l’America, successivement comme navigateur, tacticien, skipper-barreur, puis coach, le seul Français champion du monde de match racing et octuple vainqueur du Tour de France à la Voile a forcément un œil avisé sur la course en général et sur l’avenir du plus vieux trophée sportif du monde en particulier. Et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il a un avis tranché. Entretien.
  • Publié le : 19/12/2017 - 00:01

Bertrand Pacé et Charles CaudrelierBertrand Pacé et Charles Caudrelier lors du départ de la Volvo Ocean Race, à Alicante, en septembre.Photo @ Didier Ravon
Voilesetvoiliers.com : Qu’es-tu devenu depuis ton retour des Bermudes, où tu étais coach de l’équipe de Groupama Team France et en charge de la performance ?
Bertrand Pacé :
J’ai intégré Dongfeng Race Team à la demande de Charles Caudrelier, son skipper, pour coacher l’équipage durant une bonne partie de la campagne de préparation à Lorient, puis en Espagne, et ce jusqu’au départ de la Volvo Ocean Race à Alicante en octobre dernier.

Voilesetvoiliers.com : Quel est ton sentiment sur le début de course de Dongfeng ?
B. P. :
La première étape était courte. Visiblement, ils n’ont pas utilisé la bonne voile au bon moment lors de la descente sur Gibraltar, et sont sortis en arrière de la flotte dans le détroit. Ensuite, ils ont très bien navigué en Atlantique, et ont réussi à limiter la casse avec une troisième place.

Ce sont des étapes difficiles à gérer, car finalement le navigateur, qui est hors quart (Pascal Bidégorry, ndlr), bosse à 100 % et a du mal à trouver du temps pour se reposer. Ce type d’étape est très dur physiquement, le rythme n’est pas encore posé, il y a des passages à niveau qui font que tout le monde est sur le pont. Pour le skipper et le navigateur, c’est encore plus dur. Lors de la deuxième étape, ils ont fait une erreur en empannant trop tard… mais ils menaient depuis le premier jour, et ce n’est jamais facile quand tu es leader de trouver le bon moment pour déclencher l’empannage surtout en partant à 100 degrés de la route. Ils ont perdu beaucoup du terrain (30 milles, ndlr), mais sont revenus grâce à une très bonne vitesse et un équipage qui n’a rien lâché, pour finir deuxièmes.

Voilesetvoiliers.com : Penses-tu qu’avec l’AIS, les bateaux se marquant tout le temps, les stratégies s’en ressentent ?
B. P. :
Complètement, même si sur la Volvo, l’AIS ne porte pas très loin ! C’est ce qu’on voit aussi dans la Solitaire du Figaro. Tout le monde se marque, il n’y a plus vraiment d’options, les gars font du contact, et l’aspect navigation-anticipation-stratégie est de plus en plus limité. À part quelques petits décalages au vent ou sous le vent de la flotte, ça s’arrête là. Des options que l’on observait il y a quelques années, aujourd’hui, il n’y en a plus. Je trouve ça un peu dommage, mais on ne reviendra pas en arrière. Il faut faire avec. Mais c’est toujours le plus fort et le plus complet qui gagne.

Dongfeng Race TeamDongfeng Race Team est le VO65 qui a le plus navigué depuis le début de cette campagne 2017-2018.Photo @ Eloi Stichelbaut/Dongfeng Race Team
Voilesetvoiliers.com : Quel bilan tires-tu de ces mois avec Dongfeng ?
B. P. :
C’est Dongfeng qui a le plus navigué. On a fait à la fois un travail d’inshore et aussi d’offshore, avec des tests face à Mapfre en Espagne. Sur les inshores, face aux Espagnols qui ont un équipage très «régate», nous étions un peu en deçà, mais par contre en offshore, nous étions souvent mieux en vitesse. Dongfeng est sans doute l’équipage qui a le plus de certitudes sur le choix des voiles et sur sa vitesse. L’équipe «performance» au sein du team est aussi très compétente et apporte aux navigants une analyse précise objective sur l’utilisation du bateau après chaque étape.

Voilesetvoiliers.com : Justement, le choix des voiles semble essentiel ?
B. P. :
Oui, ça se joue désormais beaucoup sur ça et sur la qualité des manœuvres pour les changer dans le bon timing ! Dongfeng a réalisé un gros travail de fond sur ce point, et l’on voit comment l’équipage arrive à faire marcher le bateau vite, ce qui est très positif. N’oublions pas que ce sont des monotypes et que les écarts de vitesses sont souvent minimes mais font la différence.

Voilesetvoiliers.com : Tu as pris du plaisir dans cette collaboration ?
B.P. :
Absolument. Je me suis très bien entendu avec Charles (Caudrelier, ndlr) et Jérémie (Beyou, ndlr) avec un équipage de nationalités et de vécus très différents. Pour moi c’était très enrichissant. J’ai aussi découvert l’équipe espagnole. Xabi Fernandez est non seulement très talentueux, mais vraiment sympa. Idem pour Juan Vila, le navigateur qui depuis le début de la Volvo fait un sans-faute. C’était vraiment intéressant de confronter nos cultures et nos expériences. C’est certain que Mapfre sera le «client» pour la victoire.

Bertrand PacéAprès trente ans à barrer des voiliers, Bertrand Pacé, désormais coach, passe le plus clair de son temps sur un semi-rigide. Photo @ Didier Ravon
Voilesetvoiliers.com : Pourquoi n’es-tu plus dans l’équipe alors ?
B. P. :
En fait, nous sommes revenus à l’option initiale, qui était que j’intervenais jusqu’au départ, de juillet à octobre. Il avait été – c’est vrai –question ensuite que je suive Dongfeng à chaque étape. Charles Caudrelier le skipper était partant, mais Bruno Dubois, le patron du projet, en a décidé autrement.

Voilesetvoiliers.com : Tu as des contacts avec des équipes pour la prochaine Coupe de l’America ?
B. P. :
Pour l’instant non. Mais il faut quand même savoir que pour le moment, outre les Italiens de Luna Rossa, il y a un seul syndicat déclaré plus ou moins officiellement, c’est celui du New York Yacht Club avec Terry Hutchinson. Il y a un autre syndicat qui s’est dit intéressé : les Anglais de BAR, avec Ben Ainslie. Je ne suis pas dans le secret des dieux, mais je n’ai pas le sentiment qu’il y ait beaucoup d’équipes de 2017 ayant envie de continuer. Franck (Cammas, ndlr), lui, souhaite repartir sur un projet, mais cela reste toujours aussi compliqué de trouver les budgets, et l’on sait bien que ça reste le nerf de la guerre d’avoir un financement suffisant dans un timing cohérent, ce qui veut dire ne pas commencer avec du retard.

Voilesetvoiliers.com : La Coupe de l’America coûte quand même très cher…
B. P. :
Je crois qu’il faut remettre les choses dans leur contexte quant au sponsoring en général. Le budget des équipes cycliste professionnelles qui jouent sur le Tour de France, c’est entre 10 millions d’euros (FDJ) et 35 millions d’euros par an (Sky), avec une moyenne pour les quinze premières du dernier Tour de France de 16 millions d’euros. Pour un projet de Coupe de l’America qui tienne la route, c’est dans la même fourchette : environ 15 millions annuels.

AC75Image de synthèse du futur monocoque AC75 pour la 36e Coupe de l’America.Photo @ Emirates Team New Zealand
Voilesetvoiliers.com : Quel est ton sentiment sur l’AC75 que les Néo-Zélandais ont dévoilé ?
B. P. :
Ahahaa ! Ce qu’ils en ont montré, c’est d’abord pour faire un peu du buzz, je pense ! Pour l’instant, c’est un principe général. Ce futur AC75 me paraît impossible à réaliser sur ce concept ! D’une part, le bateau serait hyper large avec ses foils énormes et lourds pour apporter du RM (moment de redressement, ndlr) et difficiles à bouger. Au niveau de la structure, ça me paraît un challenge incroyable, avec des efforts considérables et des foils que tu dois manœuvrer finalement quasiment jusqu’à 110 degrés pour les rétracter, les ressortir. Déjà, c’est très laid, et je ne vois pas comment ça peut avancer dans le petit temps. Dans du vent faible, tu n’as pas besoin de RM, et ça veut dire que tu auras plus ou moins tes deux foils dans l’eau et une surface mouillée importante.

Voilesetvoiliers.com : Tu n’as pas l’air convaincu ?
B. P. : Non, je ne suis pas vraiment convaincu par ce concept ! Je ne vais pas tirer sur l’ambulance, mais ce qu’ils ont présenté n’a pour moi que peu de sens. C’est un peu du n’importe quoi ! Quand les deux foils sont dans l’eau, le bateau fait onze mètres, et c’est une largeur que tu ne vois pas, surtout en match racing lors des phases de départ, et donc réglementairement cela pose déjà un problème ! Et puis ce n’est pas beau… et quand ce n’est pas beau, ça ne marche que rarement… Je ne sais pas comment on va pouvoir prendre un départ dans 5 à 6 nœuds de vent avec les deux charrues dans l’eau…

Voilesetvoiliers.com : Tu as eu des réactions d’autres spécialistes de la Coupe ?
B. P. :
Non, pas directement, mais j’ai lu que Ben Ainslie n’adhère pas vraiment. Dennis Conner (quadruple vainqueur de la Coupe de l’America, ndlr), lui, s’est moqué du truc avec des arguments tout à fait valables. Sur un tel monocoque, avec tout le système, les foils lourds pour faire du RM, tu peux imaginer le poids de l’ensemble. Sur ce que j’ai vu, ça ne me paraît pas très crédible pour le moment.

Groupama Team FranceL’équipe de Groupama Team France lors de la Coupe de l’America aux Bermudes.Photo @ Eloi Stichelbaut/Groupama Team France
Voilesetvoiliers.com : On ne t’a quasiment pas entendu suite à la campagne de Groupama Team France aux Bermudes, qui s’est terminée trop vite ?
B. P. :
Je trouve honnêtement que ce que l’on a fait avec les moyens que l’on avait, c’était plutôt pas mal. L’équipe a été fantastique dans tous les domaines et a réussi à fournir aux navigants un bateau performant sans problème technique majeur, même si nous avons souffert continuellement de nos systèmes hydrauliques pas assez performants. Il nous a manqué une trentaine de jours de nav’ pour pouvoir vraiment jouer les demi-finales. C’est à la fois négatif et frustrant d’être passé à côté, et positif pour l’avenir, car quand tu travailles avec une certaine méthode, même si tu as un petit budget, tu arrives à t’en sortir.

Voilesetvoiliers.com : Ça te donne donc envie de repartir sur la coupe ?
B. P. :
Oui, carrément ! La transition avec le TP52 et le RC44 est super intéressante. Et d’un point de vue personnel, le boulot que je fais en coaching depuis trois ans me plaît vraiment. J’ai beaucoup apprécié de travailler avec des gens comme Franck (Cammas, ndlr) avec qui nous sommes assez complémentaires.