Actualité à la Hune

Le Télégramme Atlantique sur un voilier classique

Marguerite et Nicolas ont repris la mer

Marguerite, ex-Thétis, est une unité de course-croisière de 11,75 mètres, construite en 1958 sur plans de l'architecte français François Sergent. Après avoir manqué couler l'an passé suite à un talonnage, elle a vécu son troisième passage en chantier en dix ans, son propriétaire Nicolas Le Corre s'attelant quasiment seul à la tâche. J'étais à bord pour la première course après la remise à l'eau. Plus qu'un récit de régate, c'est d'une histoire passionnelle qu'il est ici question !

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  • Publié le : 13/10/2010 - 00:06

Marguerite au près Marguerite au près, en vue de la ligne d'arrivée sous la citadelle de Port-Louis. Derrière la trinquette se devine le yankee, dont l'écoute monte très haut. En bas de l'image, un winch d'origine, avec sa manivelle . Photo © Frédéric Augendre (www.textimage.fr) Marguerite navigue à nouveau, et même mieux : elle court. Fin septembre, ce plan Sergent de 1958 a disputé à Lorient le Télégramme-Atlantique, épreuve de clôture de la saison de régates en Bretagne Sud. Marguerite a eu les honneurs du journal organisateur de l'épreuve et ne serait de toute façon pas passé inaperçue, voilier en bois aux lignes anciennes isolé dans une flottille de bateaux modernes.

Tout le week-end, cela a défilé sur le ponton ou dans son carré, simple curieux et fidèles amis, pour admirer les vernis ou boire un coup en discutant des talents de cette carène de 39 pieds qui, selon son propriétaire et skipper Nicolas Le Corre, était furieusement moderne pour son époque. Marguerite et Nicolas ont comme cela un véritable fan-club, de composition majoritairement féminine. Les femmes seraient-elles plus sensibles à cette relation quasi-charnelle qu'un homme peut entretenir avec un bateau ?

Marguerite : un carré très 70’s Avec ses rideaux à fleurs, taillés dans un tissu déniché chez un collectionneur, et ses meubles en formica bleu clair, l'ambiance du carré rappelle les seventies. Les bordés et les cloisons sont blancs. Christophe et Nicolas Le Corre n'étaient pas fans de la décoration d'origine, ultra-classique. Photo © Frédéric Augendre (www.textimage.fr) Nicolas a découvert Marguerite à Saint-Raphaël, <dans un état pitoyable> un jour de 1999. Avec son frère Christophe, menuisier et décorateur de cinéma, ils cherchaient un voilier à acheter ensemble. Ce sera un bateau en bois, <parce que pour moi, dit-il, un bateau est forcément en bois>. Plus qu'une conviction ou un état d'esprit, c'est une évidence, ancrée lors ses premiers bords à Saint-Malo, à l'âge de quatre ans, sur le voilier de sa marraine, puis pendant sa période de matelot sur un ancien coquiller, le Saint-Guénolé, et ses navigations avec son frère sur un 8,50 mètres de Carantec.

C'est Christophe qui a d'abord téléphoné à Nicolas - il a repéré la bonne affaire : <Il y a du boulot, mais je le sens bien>. La vente est conclue, <pour un prix ridicule, j'ai oublié la somme, peut-être 10 ou 15 000 francs>. Mais lorsqu'il reçoit des photos, Nicolas tombe de sa chaise : <Je me suis dit que mon frère était malade, le bateau était pourri, ça se voyait !> Pont, rouf et cockpit ont été plastifiés et, sous le polyester, les bois sont gorgés d'eau. Le bateau a été équipé d'un moteur bien trop lourd, sa voûte arrière touche quasiment l'eau. <Les gens du port l'appelaient "la babouche". Il prenait la flotte dès qu'on naviguait, il y avait un énorme problème de râblure, la jointure des bordés à la quille.> Et pourtant : <Dès que je suis monté à bord, j'ai su que c'était un vilain petit canard, injustement délaissé>.

Marguerite, jolie fleur… Marguerite, ex-Thétis, est une unité dessinée par François Sergent en 1958. Elle est aussi - surtout ! - la passion de Nicoals Le Corre, qui lui voue temps et argent. Photo © D.R. (Association Les Marguerites) Rapatrié sur le bassin Atlantique, rebaptisé Marguerite, l'ex-Thétis subit une première restauration, essentiellement des mains de Christophe, qui y passe dix-huit mois. <Pont, cockpit, aménagements ont été refaits, seuls la coque et les barrots ont été conservés.> Au sortir de chantier, <nous avions un bateau rutilant, mais qui prenait toujours l'eau.> Conseil est alors pris à La Rochelle auprès d'un homme de l'art, Bruno Barbara. Diagnostic : <Il faut refaire toute la structure axiale>.

L’hygromètre de Marguerite Sous le baromètre à l'ancienne, vissé à la cloison près de la descente, cet hygromètre à cheveu est issu d'une entreprise de peinture. Lorsqu'en septembre, vous ouvrez l'oeil au petit matin dans votre couchette cercueil, l'aiguille voisine le rouge ! Photo © Frédéric Augendre (www.textimage.fr) Christophe ne souhaitant plus suivre, Nicolas lui rachète ses parts en 2005. Après quinze ans à l'agence Gamma et trois ans à la rédaction de Point de Vue, ce photographe de presse a vu son métier changer et perdre de sa substance, il a préféré ranger les boîtiers et larguer les amarres de son ancienne vie. C'est probablement plus facile ainsi, car son bateau va lui prendre son temps et ses deniers. <Je n'ai jamais fait les comptes, mais j'y ai probablement investi 110 000 ou 120 000 euros. Si un bateau peut être considéré comme une danseuse, celui-là représente le Bolchoï tout entier !>

Remise à l'eau, Marguerite court plusieurs saisons les régates classiques. En 2009, lors de la Semaine du Golfe, un fort courant traversier pousse le cotre sur les cailloux, le bateau manque couler, tout est à refaire - et il passe quinze mois sous hangar puis sur terre-plain à Kernevel, près de Lorient, le temps que son propriétaire le retape, entre les boulots de menuisier de cinéma nécessaires à faire bouillir la marmite. Cette fois, Nicolas Le Corre, qui a fini par en apprendre un rayon sur la charpenterie de marine, va travailler seul, sous le contrôle occasionnel d'un homme de métier qui n'interviendra que pour les opérations délicates, comme la pose des galbords.

On peut appeler cela <bouffer de la vache enragée>, c'est en tout cas une façon de se dévouer totalement à une passion : notre homme va ainsi reconstruire 17 membrures, 8 varangues, les ribords et les galbords, tout en vivant à bord, en plein courant d'airs et les pieds dans la cale, l'évier de la cuisine lui arrivant au menton.

Un des winches d’origine de Marguerite Ces modèles de winch, sertis et indémontables, avaient été imaginés par le premier propriétaire de Thétis, industriel en métaux. Photo © Frédéric Augendre (www.textimage.fr) Calfatée et fraîchement repeinte en turquoise, Marguerite a donc repris la mer avec les régates du Télégramme Atlantique - et c'était une expérience assez étonnante que d'y participer à son bord. Car si Sergent avait le crayon sûr, c'est quand même un bateau d'une autre époque.

On ne tire pas sur le pataras, sous peine de faire venir la coque, et il faut savoir gérer le gréement de cotre, avec un yankee (que l'équipage s'évertue à prononcer <ianké>), soit un foc avec un point d'écoute très haut, et une trinquette qui, contre toute attente, améliore l'équilibre de barre au près, lorsque le bateau vous paraîtrait au contraire sur-toilé. Toutes les drisses reviennent au mât, ce dont les régatiers n'ont plus forcément l'habitude, il y a dans l'accastillage trois sortes et trois générations de winches, dont certains s'utilisent encore avec des manivelles <pelle à tarte>, le cockpit est étroit, il faut y trouver sa juste place. Le barreur et le régleur n'ont aucune vue sur l'attaque et les brins de laine du yankee et doivent se laisser guider par l'équipier d'avant.

Il y a aussi cette vibration dans la barre, un phénomène comme on pouvait en rencontrer à une époque sur le train avant de certaines voitures. Selon son propriétaire, Marguerite est le premier bateau de course au large à avoir disposé d'un gouvernail indépendant de la quille et déporté sur aileron. Ce dernier donnait de la bande, et son skipper a préféré le supprimer et installer un safran compensé. Mais la barre vibrionne... Nicolas ne croit pas que cela vienne de l'appendice lui-même, plutôt des turbulences de l'hélice, proche du bord d'attaque. Et ne lui conseillez pas d'installer une hélice repliable : <Les manoeuvres au moteur sont déjà bien assez délicates, au point de devoir faire des incantations la veille>.

Il prévoit de changer cela un jour, et de remettre un aileron, tout comme il faudra revoir l'étanchéité des capots, et peut-être ôter du pont les lattes de teck qui l'ont inutilement alourdi. Pour l'heure, Marguerite et son propriétaire naviguent, trop pressés de rattraper le temps passé au sec. Nicolas Le Corre veut disputer les entraînements d'hiver de Lorient (toujours au milieu de voiliers modernes), pour mieux préparer la saison des régates <classiques>.

Marguerite sous spi Marguerite est capable sous spi de vitesses étonnantes, frôlant les 9 noeuds sous de bonnes risées, mais par mer plate. François Sergent avait su minimiser la surface mouillée et concevoir des élancements efficaces, sur cette carène de 11,75 mètres hors tout. Photo © Frédéric Augendre (www.textimage.fr) Le bateau s'est classé 11e sur 16 dans sa classe HN (Handicap National) du Télégramme Atlantique, en démontrant sous spi des capacités insoupçonnées. Cela pourrait sembler satisfaisant d'avoir déjà réussi à ne pas ramasser les bouées, mais Nicolas est sûr de pouvoir faire encore beaucoup mieux...

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Retrouvez l'association <Les Marguerites>, qui regroupe les amoureux de sept voiliers classiques, dont Marguerite, sur son site Internet, ici.

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